Histoire

Histoire
Il se rencontre encore un peu partout dans le monde de ces minorités ethniques ou linguistiques qui, tantôt instinctivement, tantôt consciemment, se sont opposées à toutes les tentatives d'absorption et en ont triomphé finalement. Il semble même que l'univers hostile dont elles sont entourées contribue largement à durcir leur résistance et à leur forger une personnalité nettement dégagée, originale jusque dans les manifestations les plus simples. C'est le cas des Kabyles en Algérie. Reste du grand peuple berbère dont le domaine s'étendait de l'Égypte à l'Atlantique et de la Méditerranée à l'Afrique noire, ils forment un groupement humain bien distinct par le territoire (la Kabylie), un mode de vie propre, une langue, une littérature et des traditions communes. Autant d'éléments constitutifs d'une nationalité toujours en puissance, mais jamais pleinement réalisée, dont la connaissance est indispensable pour qui veut comprendre certains problèmes posés à l'Algérie indépendante. ;o)
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# Posté le dimanche 07 décembre 2008 12:48

Le peuple

Le peuple
À quel moment le nom kbayl francisé en Kabyles s'appliqua-t-il aux habitants de cette masse de montagnes dominées par le Djurdjura ? Ibn Khaldun n'en use pas au XIVe siècle dans son Histoire des Berbères . Ni Luis del Mármol ni Léon l'Africain au XVIe siècle ne mentionnent les Kabyles pour désigner les Berbères d'une région déterminée de l'Afrique du Nord. Reprenant la tradition khaldunienne, Mármol appelle " Azouagues " (Zouaoua) les habitants du littoral algérien. Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que " Kabyle " fait son apparition comme nom propre dans la littérature historique et géographique de l'Afrique du Nord. Le voyageur anglais Thomas Shaw, dans ses Travels , appelle de ce nom tous les Berbères de l'Algérie septentrionale : " À en juger par la situation et l'idiome propre et particulier des Kabyles, qui diffère matériellement de l'arabe, on est porté à croire que c'est le seul peuple de la Barbarie qui ait quelque analogie avec les anciens habitants de l'Afrique. " Et à propos des Zouaoua, on peut lire sous la plume du même auteur : " Les zouôouh [sic ], qui sont les plus nombreux et les plus riches Kabyles de cette province [Constantine], habitent les montagnes inaccessibles à l'est, du Sebôe [Sebaou]. " Au XIXe siècle, l'occupation française consacra définitivement le nom, d'abord pour désigner les Berbères de l'Algérie septentrionale, ensuite uniquement ceux du Djurdjura et de ses prolongements. On les appelle bien encore Zouaoua, mais accessoirement ; ils sont kabyles avant tout. C'est sous ce nom qu'ils firent leur entrée dans l'histoire moderne.

# Posté le dimanche 07 décembre 2008 12:52

La région

La région
La Kabylie est une région accidentée, parcourue d'ouest en est par deux chaînes de montagnes se rejoignant à leurs extrémités.

Dans la partie sud se dresse le massif le plus imposant, culminant à Lalla-Khedidja (2 308 m), le plus célèbre depuis l'Antiquité : le mons Ferratus ( ?) des Anciens, le Djurdjura des relations des Européens ; il finit même par désigner toute la Kabylie. Il décrit un véritable arc de cercle autour des Zouaoua. À l'ouest, il se prolonge en obliquant vers le nord par les monts Maatka auxquels s'adossent les chaînons du Boubrak, qui séparent la vallée de Sebaou de celle de l'Isser. À l'est, il est relayé par deux contreforts, l'un prenant la direction du nord-est jusqu'au voisinage de Béjaia, l'autre celle du sud-est jusqu'aux abords de Sétif.

La seconde chaîne de montagnes de la Kabylie, qui porte souvent le nom de tribus peuplant ses versants est appelée communément chaîne du littoral, suit la côte entre Dellys et le nord de Béjaia. Elle est moins imposante que la première dont elle ne constitue que les prolongements en direction du nord. En effet, il n'y a guère de véritables plaines entre ces deux massifs. Chaînons et mamelons se rejoignent de part et d'autre, s'enchevêtrent et se confondent. De sorte que l'ensemble se présente sous la forme d'une masse compacte, d'une vaste plate-forme à laquelle on accède par un petit nombre de déchirures qui en constituent les vallées les plus larges. Le sol en est pauvre, mais suffisamment arrosé pour permettre une mise en valeur de chaque pouce de terrain par une population en surnombre d'agriculteurs sédentaires.

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# Posté le lundi 08 décembre 2008 10:57

Le village

Le village
Les Kabyles vivent encore groupés en villages généralement assez importants, pouvant atteindre plusieurs milliers d'âmes et ne descendant que rarement au-dessous de cinq cents, et bâtis sur les pitons de montagnes ou sur les sommets de mamelons séparant les vallées. Qu'ils soient de forme allongée ou circulaire, ils ont été conçus de façon à pouvoir être efficacement défendus, du moins avant que l'artillerie ne fasse son apparition. Ils portent le nom de touddar , pluriel de taddart (vie, du radical dr , vivre, que l'on retrouve avec ce sens dans tous les dialectes berbères). Les maisons, toutes en dur, généralement sans étage, couvertes de tuiles rouges, s'écrasent les unes sur les autres au point que, vues de loin, elles donnent l'impression de n'en former qu'une seule, immense. Le village, zébré à l'intérieur par de nombreuses impasses, souvent taillées dans le roc, n'ouvre sur l'extérieur que par deux ou trois rues. Il est très rare qu'il soit entouré d'une muraille. Sans doute se modernise-t-il chaque jour, mais, dans l'ensemble, son visage n'a pas changé.

Il y a un peu plus d'un siècle, ce village constituait une unité politique et administrative complète, un corps qui avait sa propre autonomie. Il était administré par une assemblée (djemaa ) composée de tous les citoyens en âge de porter les armes ; elle assurait le respect des règlements en vigueur, abrogeait les anciens et en édictait de nouveaux si le besoin s'en faisait sentir ; elle décidait de l'impôt et de la guerre, administrait les biens de mainmorte et exerçait sans partage le pouvoir judiciaire. Par délégation, elle se déchargeait de l'exercice de ces pouvoirs sur un chef de l'exécutif appelé, suivant les régions, lamin (homme de confiance), amukran (ancien, dignitaire), ameksa (pasteur), élu par tous les citoyens majeurs réunis en assemblée plénière. Il présidait la djemaa , assurait la mise en application de ses décisions et préparait les affaires à lui soumettre. Il était assisté dans ses fonctions par un oukil et des tamen . L'oukil , généralement recruté au sein du parti hostile à celui du lamin , gérait la caisse publique et contrôlait les agissements du chef de l'exécutif. Les tamen (mandataires) étaient désignés par les fractions du village pour les représenter dans les réunions restreintes et faire appliquer les décisions de l'assemblée, qui étaient prises en réunion plénière après des débats où tout citoyen, sans distinction de condition sociale, pouvait émettre et défendre ses opinions sur tel ou tel problème, proposer des solutions, voire s'opposer à l'exécutif. La continuité de cette organisation politico-administrative était assurée par les kanoun , sortes de chartes dont certaines dispositions fondamentales doivent remonter aux temps les plus reculés. Bien que non écrits, ils représentaient l'autorité matérielle la plus élevée et prenaient le pas sur la religion même.

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# Posté le dimanche 07 décembre 2008 12:58

Evolution

Evolution
La lecture des auteurs anciens montre, en effet, une Kabylie tantôt cernée et réduite à ses seules montagnes inaccessibles, tantôt jetant sur les plaines ses guerriers qui contraignaient les colons à se regrouper dans les villes fortifiées et les légions à reculer, à " regagner leurs quartiers d'hiver " selon la pudique expression des historiens latins. Le même spectacle est offert au Moyen Âge successivement avec les Vandales, les Byzantins et les Arabes.

L'historien des Berbères, Ibn Khaldun, fournit des indications précieuses sur la formation et l'évolution du bloc montagnard kabyle entre le VIIIe et le XIVe siècle. Jusqu'au XIe siècle, le domaine kabyle s'étendait sur un vaste territoire compris entre Annaba (Bône) et Cherchell au nord, et les monts sahariens au sud. Trois groupements berbères importants s'y côtoyaient, unis par un même dialecte et des alliances politiques plus ou moins durables : les Sanhadja à l'ouest de Dellys, les Zouaoua à l'est jusqu'au port de Béjaia (Bougie) et les Ketama entre ce dernier et celui de Annaba. À partir de la seconde moitié du XIe siècle, il ne cessera de se rétrécir, d'abord sous les coups de boutoir des Arabes (Banu Hilal et Banu Soulaym) venus d'Égypte, ensuite sous la pression des dynasties berbères qui se succédèrent en Afrique du Nord entre le XIIe et le XIVe siècle. Plus ouverts, l'Est, l'Ouest et le Sud en souffrirent tout particulièrement. À la fin du siècle, il ne restait plus des trois grandes confédérations que celle du centre, la Zouaoua, amputée de ses hauts plateaux, mais héritant sur ses flancs de quelques débris des territoires peuplés par ses anciens alliés dont elle reçut le flot de réfugiés. Elle occupait alors un quadrilatère compris entre l'oued Agrioum à l'est, l'oued Boudouaou à l'ouest, la Méditerranée au nord, et une ligne allant de Sétif à Sidi-Aïssa au sud.

Ces limites ne subiront plus de changement notable. L'installation de quelques bordjs par les Turcs à l'intérieur, dès la première moitié du XVIe siècle, ne semble pas avoir mis en cause le principe de l'existence en Algérie d'une Kabylie autonome sur les terres de laquelle s'étaient constituées trois principautés dans le dernier quart du siècle précédent : Kokou, Abbès et Juber. Leur reconnaissance tacite par les représentants de la Porte à Alger fut une étape importante dans la formation de la Kabylie. Ils en fixèrent approximativement les frontières que trouveront les Français au début du XIXe siècle. Quand le pouvoir des deys s'effondra en 1830, les Kabyles tentèrent encore une fois, mais sans succès, de rompre l'encerclement et de recouvrer les riches plaines dont ils avaient été dépossédés. D'ailleurs les Français, soucieux de neutraliser au début de la conquête de l'Algérie une population nombreuse, organisée et belliqueuse, ne les en dissuadèrent pas immédiatement. Ernest Carette a laissé un témoignage fort intéressant : " L'absence complète de définition donnait lieu aux interprétations les plus élastiques, aux assimilations les plus erronées. Chaque coin de terre peuplé de Kabyles devenait partie intégrante de la Kabylie. Quelques personnes comprenaient sous ce nom tout le littoral depuis Dellys jusqu'à Philippeville, d'autres l'étendaient encore dans l'Ouest et y faisaient entrer le Dahra et l'Ouarsenis. La Kabylie s'allongeait démesurément. Ayant échappé à l'invasion, elle devenait envahissante à son tour " (Études sur la Kabylie , 1849). En fait, elle n'échappa pas à l'invasion ; on crut même qu'elle disparaissait à jamais. Le colonel Robin pouvait tranquillement écrire en 1901 : " Ainsi s'est effondré en quelques années l'édifice séculaire des libertés traditionnelles qui avaient résisté pendant des milliers d'années aux armées des conquérants [...] Finis Kabyliae ! " En effet, pour mieux l'asservir, la puissance colonisatrice désorganisa ses structures politiques et économiques. Elle pensait l'avoir détruite ; elle ne réussit qu'à lui donner plus de cohésion. Les tribus et les confédérations ayant disparu, les Kabyles cherchèrent et parvinrent à communier dans une Kabylie indivisible.

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# Posté le dimanche 07 décembre 2008 13:00